Les Dissonances d’Alice

Couverture du roman Les Dissonances d’Alice de Mortimer AUGUIN

Opus I

Premier mouvement

Aujourd’hui est un jour particulier, un grand jour, c’est l’anniversaire de ma sœur Orianne et le mien : nous fêtons nos quinze ans ! Chez nous, seuls les anniversaires multiples de cinq sont réellement célébrés. Cinq ans, dix ans, quinze ans… chacun représente une nouvelle étape, de nouvelles responsabilités.
Il est presque 19 heures. Orianne devrait bientôt avoir fini son travail. Moi, je dresse la table, installe les bougies et change la musique pour l’album The Very Best of Strauss du label Naxos.
Au menu : saumon, riz et sauce crémeuse à l’aneth, avec du gewurztraminer pour accompagner le tout, et, en dessert, des gaufres à la crème de marrons Clément Faugier accompagnées de chantilly. Il arrive à 20 heures. Il m’a manqué. Je suis tout excitée par cette soirée : elle s’annonce fantastique.
Je rejoins Orianne pour savoir si elle a besoin d’aide pour finir ses tâches journalières. Elle installe les femelles pour la soirée dans sa section. Elles ne sont pas nombreuses : quatre seulement pour huit places. Il n’y a pas beaucoup de demande ces temps-ci.
J’aime bien regarder Orianne s’occuper d’elles. Ici, c’est plein de vie ; c’est l’opposé de ma section. N’allez pas croire que je l’envie, bien au contraire. J’ai une vraie passion pour mon travail ; c’est toute ma vie. Nous avons chacune notre domaine et nous faisons les choses à la perfection. Nous avons appris les mêmes choses, mais nous nous sommes spécialisées dans des domaines différents.
Quand je lui rends visite, je reste toujours près de l’entrée. Je m’assois et observe les femelles. Trois sont engrossées ; la quatrième est libre pour le moment. C’est un travail sur la durée : il faut plusieurs mois avant de pouvoir extraire le colis du client.
Il y a deux femelles par parc. Les parcs sont séparés les uns des autres par des vitres sécurisées qu’on ne peut pas casser. La lumière change de couleur en fonction de l’avancement de la journée ; elle va d’ailleurs passer au rouge. Les femelles ont besoin de beaucoup d’heures de sommeil pour leur bien-être. Orianne veille à ce que tout soit conforme. Elle prend ça très à cœur.
— J’ai terminé, Alice. As-tu fini en haut ?
— Tout est prêt.
Elle aussi a hâte. Quinze ans, ça se fête. Orianne vérifie que chaque parc est bien verrouillé, puis nous quittons sa section.
De retour dans la pièce de vie, nous avons encore le temps de prendre une douche et de nous apprêter pour ce soir.

Deuxième mouvement

J’ai les yeux bandés, ils ne piquent plus, je suis ligotée, bâillonnée et toute nue, allongée dans un véhicule avec une autre fille qui pleure. On est toutes les deux collées l’une à l’autre pendant que le véhicule poursuit sa route. La pluie frappe la carrosserie, on entend l’eau accumulée sur la route au passage des pneus. On roule. Personne ne parle, il n’y a que des pleurs. Des pleurs et ce piano qui joue à l’avant.
J’ai perdu le fil, mais ça fait plusieurs jours qu’on m’a kidnappée. On a changé plusieurs fois de véhicule. J’ai froid… Ça doit être la même personne qui conduit, toujours ce foutu piano.
En journée, on s’arrête de temps en temps pour nous faire boire. Et la nuit, on s’arrête dans des bois. Elle nous retire les bâillons pour qu’on puisse manger un peu de pain. Elle nous retire les liens des chevilles, puis nous accompagne pour faire nos besoins. Pieds nus, je sens la terre froide, les feuilles et les cailloux. Elle nous tient pour pas qu’on tombe en marchant entre les branches… On a les yeux bandés… Puis elle remet nos bâillons et nous rattache les chevilles. C’est reparti : la route.
On s’arrête une nouvelle fois. On entend des cris, une lutte, puis une nouvelle fille nous rejoint. Et de nouveau des pleurs. Tout comme nous, elle a été kidnappée.
Le véhicule reprend sa route, mais s’arrête de nouveau un peu plus tard. J’entends cette personne lui retirer ses vêtements, comme elle l’a fait avec nous, puis l’attacher pour l’empêcher de bouger. Cette personne fait sa tournée. Elle ne dépose rien, elle ramasse. Et le colis, c’est nous.
Ça sent la pisse. Putain, elles sont sérieuses ? Elles auraient pu attendre la nuit ! On n’est pas assez dans la merde comme ça pour en rajouter.
Entassées comme des sardines… L’image du bus de ville plein à craquer à 18 heures me traverse l’esprit, puis s’efface rapidement, et j’en rigole un peu dans mon malheur. Trois filles nues, allongées, ligotées dans la pisse, conviendraient finalement beaucoup mieux à l’expression.
Il me semble qu’on a encore roulé une journée avant de s’arrêter de nouveau. Mais là, c’est différent. Le véhicule fait des manœuvres. On se gare.
Moteur coupé.
Plus un bruit.
Le calme.
J’ai dû passer pratiquement une semaine dans ces véhicules. Aucune chance qu’on me retrouve maintenant.
Les autres non plus, d’ailleurs.

La porte du véhicule s’ouvre. La personne nous prend une par une et nous fait descendre. Elle nous dit de ne pas bouger. En même temps, vu comment on est attachées, on risque pas d’aller bien loin. Il fait tellement froid qu’on se colle les unes aux autres pour se réchauffer un minimum.
Elle nous met un collier à chacune, enlève nos bandeaux et nos bâillons, puis nous attache toutes les trois ensemble, comme des caddies. Ensuite, elle coupe les liens de nos chevilles et nous fait avancer.
Il fait sombre, on n’y voit presque rien. Puis une lumière rouge s’allume, et je le vois enfin : c’est un homme, fallait s’en douter. Mais il est seul. Faut être fou pour kidnapper plusieurs personnes tout seul. Complètement malade, même.
Je vois une énorme porte devant nous, épaisse comme jamais. Chez moi, j’ai vu assez de flics défoncer des portes. Celle-là, ils y passeraient la nuit.
Putain…
Si on passe cette porte, on ressortira jamais d’ici vivantes.

On m’a toujours dit que j’avais du mal à franchir le pas. Mais là, c’est bon, je le franchis. Et pas n’importe lequel : le pas de la porte blindée. Ma mère serait fière, j’imagine.
Je savais que tu aurais du courage, ma fille, je l’entends d’ici.

La porte est derrière nous maintenant, verrouillée.
La température est écrasante. Je ne sais pas combien de degrés il fait, mais ça me réchauffe d’un coup. Ça fait du bien.
Il nous attache au mur, puis s’en va.
Quelques secondes plus tard, la lumière s’allume. Un blanc aussi lumineux que le soleil. Je ferme les yeux avant de me cramer la rétine. Plusieurs jours dans le noir, ça ne pardonne pas. Puis je les rouvre lentement.
Je me regarde. Je suis vraiment très sale. Je pue la pisse et j’ai des traces rouges… marron sur moi. Du sang, peut-être ? Je regarde les deux autres filles. Elles sont aussi jeunes que moi, la vingtaine, je dirais. Toutes les deux minces, plutôt mignonnes… enfin, ça, c’était avant le trajet.
L’une d’elles s’est pissé dessus et l’autre a eu ses règles. Forcément, trois filles nues, collées les unes aux autres pendant plusieurs jours à rouler, ce genre de choses finit par arriver, j’imagine. Maintenant, on est toutes les trois couvertes de pisse et de sang séché. Ça sent sévère.
Celle qui a eu ses règles n’arrête pas de pleurer depuis le début. L’angoisse, la honte, l’humiliation… je peux comprendre. Mais j’ai toujours eu du mal avec ça, pleurer. J’ai toujours été forte. Avec des frères pour m’endurcir, ça aide. Pas garçon manqué pour autant, faut pas déconner.
Dans ce genre de situation, j’imagine qu’il vaut mieux ne pas montrer ses faiblesses.
Mais bon, ce n’est pas le plus urgent pour le moment. Toujours attachées ensemble, il ne nous manque plus qu’une boule aux pieds et on se croirait dans les Dalton. Malheureusement, Lucky Luke n’est pas là pour nous sauver.

Putain, le mec revient… Habillé comme dans Chernobyl. Il croit qu’on est radioactives ou quoi ?
Avec cette chaleur et sa combinaison, il doit cuire là-dessous. Bien fait pour lui.

Mais ce fou est bien trop calme et organisé. On ne doit pas être ses premières proies, et ça, ça n’annonce rien de bon pour nous.
Comment un mec comme ça peut encore être dehors ? Je suis trop conne… On nous retrouvera jamais. La voilà, la réponse.
Tout est blanc ici, du sol au plafond. Une salle de bain à l’entrée d’une maison ? Mais où sommes-nous ?
Je regarde de nouveau les filles. Une blonde et, avec moi, deux brunes. Il a fait son petit assortiment, visiblement. Mais pourquoi ? On sort du tordu classique qui kidnappe pour violer… voire tuer. Là, c’est autre chose. Je le sens.
Il s’approche de nous, nous détache du mur et nous fait asseoir sur le banc. Il nous y attache, puis détache la première du lot, si on peut nous appeler comme ça.
Ça tombe bien, c’est elle la plus sale. Elle a les cuisses marron, couvertes de sang séché. La pisse de l’autre fille a dû se mélanger avec.
Putain… c’est dégueulasse rien que d’y penser.
Il la reluque, comme s’il se demandait par où commencer. Mais va au plus simple, mec, arrose-la complètement, me dis-je.
Il se décide enfin et s’éloigne… Il part ?
Elle est tellement sale qu’il jette l’éponge.
Puis il revient avec une chaise, la fait asseoir et commence à lui rincer les cheveux, le visage et le corps.
Le sol, tout blanc quelques minutes plus tôt, devient marron. Il la rince abondamment et, quand l’eau finit enfin par retrouver une couleur à peu près normale, il lui montre les sanitaires.
La fille ne sait pas trop quoi faire. Il lui demande si elle veut aller aux toilettes, mais elle refuse.
Je finis par perdre toute notion du temps. Je suis crevée et, avec cette chaleur, mes yeux se ferment tout seuls. Je m’endors contre l’autre fille.
C’est elle qui me réveille. En face, il est en train de finir de coiffer l’autre.
Sérieusement… où est-ce que je suis tombée ?
Il va chercher quelque chose, puis revient avec une culotte et plusieurs serviettes hygiéniques pour la fille.
Ça serait quand même con de pisser le sang après une douche pareille.
Je suis sûre qu’elle ne s’y attendait pas.
Il l’installe sur un autre banc, à l’opposé de la pièce. Attachée, bien sûr. Près de la sortie… mais pas celle qu’on espérait.
C’est mon tour maintenant. J’aurais peut-être pas dû dormir. Au moins, j’aurais su à quoi m’attendre.
Il vient me détacher. Je me lève et j’avance.
Je m’assois sur la chaise, il me rince les cheveux, puis le visage. L’eau chaude est agréable. J’en avais presque oublié cette sensation.
Il me rince ensuite le corps, puis me demande si je veux aller aux toilettes.
J’y vais, à la vue de tout le monde. Pas vraiment le choix : c’est ça ou je finis par me chier dessus. J’ai déjà eu ma dose avec la pisse de l’une et les règles de l’autre, faut pas pousser non plus.
Une fois ma commission faite, je retourne devant lui. Il me rince le derrière, puis me fait de nouveau asseoir.
J’ai l’impression d’être en maison de retraite avant l’heure… Ils font pareil avec ma grand-mère. Sauf que moi, j’ai 19 ans, pas 82.
J’aurais vraiment dû rester éveillée pour savoir à quoi m’attendre.
Il me rince de nouveau les cheveux, puis y met du shampooing. Il me masse la tête. Si je mets de côté toute la situation, j’en oublierais presque où je suis. De toute façon, j’ai pas vraiment le choix, alors je me laisse faire.
Il laisse agir le shampooing et, pendant ce temps, prend un gant de toilette. Il me lave le visage, derrière les oreilles, la nuque et le cou. Il n’y a aucune violence dans ses gestes. Au contraire, ils sont presque doux. Presque tendres.
Et ça, ça me fout les jetons.
Il continue avec mes bras, mon dos, ma poitrine et mon ventre. Rien dans sa façon de faire n’a l’air sexuel. Il me lave, c’est tout. Avec beaucoup de soin, même. Puis il me rince le haut du corps et me fait lever de la chaise.
Toute cette douceur m’a tellement perturbée que j’en avais presque oublié qu’il allait aussi falloir laver le reste.
Il me demande de me mettre face à la chaise, de m’y tenir et d’écarter les jambes. J’hésite. L’autre fille n’avait pas l’air traumatisée en sortant de sa douche, alors je finis par obéir.
Déjà que montrer son cul à un inconnu, c’est pas mon activité préférée, mais là, on est quatre dans la pièce…
Il me savonne les fesses, puis les jambes. Quand il arrive à mes pieds, je lui en tends un comme un cheval qui donne son sabot. Manquerait plus qu’il me mette un fer.
Il me rince, puis me fait me retourner et termine entre mes jambes. De l’avant vers l’arrière. Un détail complètement banal pour une fille, mais venant de lui… ça me donne des frissons.
Il rince ensuite la chaise et me fait de nouveau asseoir.
— Ouvre la bouche.
Depuis qu’on est ici, il n’a pas été violent, alors je m’exécute encore. Il sort une petite lampe et examine mes yeux, mes oreilles, puis l’intérieur de ma bouche. Après ça, il prend mes mains, regarde mes doigts, sort un coupe-ongles et raccourcit tout ça. L’inspection continue. Il touche mes bras, remonte jusqu’aux épaules, puis passe ses doigts sur ma nuque. Il cherche quoi, exactement ? J’en sais rien, je suis pas docteur.
Il sort ensuite un stéthoscope et le pose contre moi.
— Respire lentement. Prends de grandes respirations.
J’obéis.
Une fois qu’il a terminé, il le range et recommence à m’examiner avec ses mains. Le dos, la colonne, la poitrine, le ventre, les cuisses, les mollets… Il finit par s’agenouiller, prend mes pieds l’un après l’autre, les pose sur sa cuisse, regarde mes orteils et passe un coup de coupe-ongles.
Sérieusement, il va finir par trouver un endroit qu’il n’a pas regardé ?
Il se relève et regarde attentivement mon cuir chevelu, puis me fait lever les bras. Il examine mes aisselles. Ensuite, il me fait me lever de nouveau, face à la chaise. Je me penche, jambes écartées… encore.
Il écarte mes fesses et regarde avec sa petite lampe. Puis il répète l’opération avec ma chatte. Rien n’y échappe.
Puis il sort un autre objet. C’est… un thermomètre.
— Ça ne te fera pas mal, me dit-il. Reste calme, ne bouge pas. Il l’introduit dans mon cul et, quelques secondes plus tard, le thermomètre sonne. Il le retire, regarde la température, puis le nettoie avant de le ranger.
Il me fait enfin rasseoir et commence à me coiffer.
C’est humiliant. J’ai l’impression d’être un morceau de viande qu’on inspecte sous toutes les coutures. La bonne grosse vache au Salon de l’agriculture.
Mais au moins, une chose est sûre : j’ai jamais été aussi propre de ma vie.
Il me fait lever et me conduit vers l’autre fille. Moi, par contre, j’ai pas droit à une culotte.
C’est ensuite au tour de la dernière. On reste silencieuses pendant qu’il s’occupe d’elle et on attend simplement que ce soit terminé.
Une fois toutes les trois propres comme jamais, on passe dans une autre pièce. Celle-ci est petite, avec seulement un banc et une commode.
On avance pièce par pièce, comme dans une prison. La salle de bain est maintenant derrière nous et on n’y a plus accès. Donc la prochaine étape, c’est forcément cette porte.
Il nous fait asseoir sur le banc, puis regarde la première fille.
— Âge ?
— 20 ans, répond-elle entre deux sanglots.
Il se tourne vers moi.
— Et toi ?
— 19 ans.
— 22 ans, répond la dernière avant même qu’il lui pose la question.
— Très bien.
Il me regarde.
— Toi, tu restes là. Les autres, vous me suivez. Mais avant, habillez-vous.
Il ouvre la commode et en sort des vêtements. Enfin… des vêtements, c’est un grand mot : une culotte et deux tee-shirts blancs… pour elles.
— Voilà vos tenues à partir d’aujourd’hui.
Il les distribue aux deux filles, puis se tourne de nouveau vers moi.
— Toi, pour le moment, tu restes comme ça. Je viendrai te chercher plus tard.
Super. Évidemment.
Il m’attache au banc, vérifie que la porte de la salle de bain est bien verrouillée, puis regarde l’horloge accrochée juste à côté.

19 h 07

La serrure de l’autre porte se déverrouille. Au même moment, la lumière blanche de la pièce passe au rouge.
La porte s’ouvre sur un couloir étroit, lui aussi éclairé en rouge. Au bout, j’aperçois une autre porte qui a l’air plutôt costaud.
Encore une.
On dirait qu’on change de monde à chaque porte.
Le type disparaît dans le couloir avec les deux filles et referme derrière lui.
La lumière s’éteint.
Me voilà toute seule. Dans le noir. Nue et attachée à un banc.
J’ai pas froid.
C’est déjà ça.

Troisième mouvement

J’ai fini de coiffer Orianne et nous sommes prêtes. Je regarde l’horloge. Il est 19 h 52. Il sera bientôt là. Mon cœur s’emballe. Pour cette soirée, nous avons sorti nos plus belles nuisettes. Celle d’Orianne est très sobre, en soie rose pâle, bordée d’un volant souple et froncé qui retombe autour de l’encolure, avec un large nœud sur le devant. La mienne est en soie blanche, avec une encolure en V bordée de dentelle. La dentelle descend légèrement sur le devant et revient aussi au bas de la nuisette. Le tissu est fluide, léger et doux.
Nous retournons dans la pièce de vie. J’allume les bougies sur la table à manger et Orianne ouvre la bouteille de gewurztraminer. Il est 20 heures.
La porte s’ouvre. D’un même mouvement, Orianne et moi posons le genou droit à terre. Le dos droit, nous plaçons la main droite sur notre cœur, inclinons légèrement le buste vers l’avant et baissons la tête, les yeux fermés.
J’entends ses pas. Mon cœur bat trop vite. Je souris bêtement.
Il s’arrête devant nous, puis dit :
— Relevez-vous.
Nous relevons la tête, puis disons toutes les deux en même temps :
— Maître, bienvenue.
Puis, sans même m’en rendre compte, je me mets à pleurer.
— Ça faisait longtemps, dis-je.
Je me relève et me jette dans ses bras. Orianne me regarde d’un air qui semble dire : « Elle en fait trop », puis nous rejoint à son tour. Le Maître nous serre contre lui pendant plusieurs minutes. J’aimerais que le temps s’arrête.
Puis il nous relâche, pour mon plus grand malheur…
— Des complications pendant mon absence ? demande-t-il.
— Non, Maître, répond Orianne. Les femelles se portent bien, leurs taux d’hémoglobine sont stables. Les grossesses suivent leur cours.
— Très bon travail. Je suis fier de vous.
À ces mots, mon visage devient tout chaud. Orianne me regarde en secouant la tête. Je lis « une cause perdue » dans son regard. Puis nous nous installons à table.

Le Maître ne parle pas beaucoup. Il a toujours été ainsi. Il parle avec son regard, avec la musique, avec chacun de ses gestes envers nous. Nous n’avons pas besoin de davantage pour comprendre ce qu’il ressent, et cela nous convient parfaitement.
À table, le Maître fait le service. Je fais des efforts, mais j’ai du mal à me concentrer…
— J’ai ajouté deux nouvelles femelles au Protocole 48, dit le Maître.
— Très bien. Je m’en occuperai demain, répond Orianne.
Puis il se tourne vers moi.
— Et toi, Alice, comment vas-tu ?
J’ai beaucoup trop chaud. Je dois sûrement être toute rouge.
— Vous m’avez beaucoup manqué, Maître.
Le Maître sourit. Je souris à mon tour. Je sais ce que cela signifie. Un simple regard, un petit geste, et je comprends immédiatement ce qu’il ressent. Avec mon Maître, tout est tellement simple.
Nous arrivons au dessert. Le Maître apporte nos gaufres couvertes de chantilly, avec, par-dessus, des bougies formant le nombre quinze.
Quinze ans.
Il les allume, puis nous regarde.
— Alice, Orianne, je suis très fier de vous avoir à mes côtés. Je suis un homme chanceux. Je ferai toujours de mon mieux pour prendre soin de vous.
Il s’approche et nous embrasse chacune sur le front.
— Joyeux anniversaire. Vous pouvez souffler vos bougies.
Les larmes coulent à flots. Même Orianne pleure maintenant. Nous sommes heureuses.
Nous soufflons ensemble nos bougies. Nos quinze ans.
Le Maître nous tend ensuite une boîte à chacune. « Histoire d’Or » est inscrit dessus. Nous ne connaissons pas ce nom, mais nous ouvrons immédiatement les boîtes.
À l’intérieur se trouve un magnifique collier en or : un cœur serti de diamants, avec, en son centre, un arbre.
Le Maître s’approche de nous.
— Le cœur représente l’amour que je vous porte. L’arbre représente notre vie à tous les trois, enracinée ici, dans notre foyer.

Deux discours dans la même soirée…
Le Maître ne parle jamais autant.
Cette soirée est vraiment particulière.

Il prend le collier d’Orianne et le lui passe autour du cou, puis fait de même avec le mien. Je baisse les yeux pour regarder le pendentif de plus près. Il est vraiment magnifique. Je le serre doucement dans ma main.
Et je pleure… encore.
Le Maître se tourne vers Orianne avec un léger sourire.
— J’ai encore quelque chose pour toi. Attendez-moi ici, toutes les deux. Je reviens tout de suite.

Quatrième mouvement

19 h 08

J’essaye de me détacher. Mais les liens sont trop résistants. Comment ça a pu m’arriver ? Je ne suis pas une mauvaise personne pourtant… Je suis pauvre. Ma famille aussi. Mais ça m’empêche pas d’être souriante…

19 h 09

Je dois arrêter de fixer cette horloge… Je pense à mon petit frère, qui va bientôt fêter ses 17 ans. Il est tout content car il pourra passer son permis de conduire et enfin sortir tout seul. Sauf que l’équation « lycéen + voiture + assurance + essence + sans travail » ne fonctionnait pas vraiment, avait dit mon père.
Je repense à Naël, qui voulait m’amener au restaurant puis voir un film pour la Saint-Valentin. Mon ventre gargouille… Je commence à penser que je ne reverrai plus ma famille, mon copain, mes amis… Ma gorge se serre, les larmes montent… Je me recroqueville sur le banc. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… ?

19 h 12

Je fixe l’horloge, puis ferme les yeux pour ne plus la voir. C’est calme, pas un bruit. Et je finis par m’endormir.

Je sens qu’on me bouge. On me réveille. Laissez-moi dormir. C’est la meilleure nuit que j’ai passée depuis qu’il m’a enlevée.
J’ouvre les yeux. Enfin… non. Encore cette lumière blanche éblouissante. Je me redresse sur le banc et, par réflexe, je recule. Mais le mur m’en empêche.
Mes yeux finissent par s’habituer à la lumière. Je le regarde, puis regarde l’heure : 20 h 52.
Pourquoi ?
C’est la première fois que je le vois vraiment. C’est monsieur Tout-le-Monde, mais un peu au-dessus quand même. Un mec blanc, brun, bien coiffé. Pas un gros dégueulasse. Une personne normale. Bien, même très bien habillée. Il est en costume. Des chaussures en cuir noir hyper brillantes, un pantalon gris à rayures et une belle chemise blanche.
C’est n’importe quoi.
Il s’approche de moi. Je sens son parfum. Ça sent bon. En même temps, après une semaine à sentir la pisse, n’importe quelle autre odeur du quotidien sentirait bon.

Il me détache. Puis il me brosse les cheveux et termine par me faire une queue de cheval. Ensuite, il me met des menottes. J’ai déjà vu des gens se faire menotter dans mon quartier, mais le vivre avec de vraies menottes, c’est autre chose.
— As-tu soif ? me demande-t-il.
— J’ai faim aussi, je lui réponds.
Il se dirige vers la commode, ouvre un tiroir et prend une bouteille d’eau. Il l’ouvre et me la donne.
— Bois doucement, dit-il. Ne va pas t’étouffer.
— Et la nourriture ? je demande.
— Je n’en ai pas ici, répond-il.
— Des vêtements ?
Il me reprend la bouteille, puis il va me chercher un masque d’hôpital, le même genre que ceux qu’on utilisait pendant la pandémie du Covid.
Il me le met.
Ce n’est pas le genre de vêtement que je voulais…
Puis il me bande les yeux.
Il me relève, déverrouille la porte, puis me tire par les menottes pour me faire avancer.

J’avance lentement… pour ne pas tomber.
— Fais attention, il y a des escaliers devant toi, dit-il.
Il me tient par le bras pour m’aider à les monter.
Je continue d’avancer…
J’entends de la musique au loin. Du violon, des trompettes et de la batterie… enfin, je crois.
Plus j’avance, plus la musique se rapproche…
Il y a cette odeur aussi… On dirait du poisson. Ça sent super bon. Mon ventre crie famine.
Je pense être arrivée. Les trompettes semblent juste devant moi. Il m’arrête, puis retire mon bandeau. Mais il me laisse mon masque.
J’ouvre les yeux.
Je jette un rapide coup d’œil autour de moi.
— Maître…
Je comprends plus rien…
— …elle est à moi ?…
Il y a une gamine en face de moi qui saute partout en racontant n’importe quoi. « À moi » ? Une autre fille est en larmes sur sa chaise.
— …Oui. Joyeux anniversaire, ma belle…
Et cette musique… On se croirait dans un cirque.
— …Pour le moment…
Ma faim a disparu. Où suis-je ? Je n’arrive plus à tenir debout.
— …ne t’approche pas d’elle…
Mes jambes lâchent et je tombe par terre.
— …Elle doit suivre le Protocole 48…
Je m’aide de mes bras pour me redresser et reprendre mes esprits.
48 ?
— …J’ai un nouveau ballet à vous montrer…
Un balai ? 48 balais ? J’essaye de reprendre une respiration normale…
— …prenez ça, et…
Courage, Constance !
— …allez dans la salle de projection…
Ressaisis-toi ! Debout !
— …Je vous rejoins.

Interlude

J’ai arrêté de pleurer.
J’ai le sourire aux lèvres.
Je serre dans la paume de ma main le collier offert par mon Maître. Il est magnifique. Tout à son image.
Nous nous dirigeons vers la salle de projection.
— Tu as vu, Alice ! Le Maître m’en a offert une, ma première esclave ! Pour moi ! dit Orianne, tout excitée.
Ça faisait plusieurs années qu’Orianne rêvait d’avoir sa propre esclave. Mais le Maître lui disait d’attendre qu’elle soit plus grande. Qu’un jour viendrait où elle en aurait une. Et qu’il n’interviendrait pas dans son dressage. Dans sa section, il lui est formellement interdit d’abîmer la marchandise. Maintenant qu’elle a sa propre esclave, elle va enfin pouvoir exercer pleinement son autorité. Elle veut marcher dans les pas du Maître. Elle lui est dévouée, à sa manière.
— Je suis vraiment contente pour toi, dis-je à Orianne. Tu le mérites amplement. Le Maître a été d’une grande générosité avec nous ce soir. Nous lui devons tellement. Tâchons de lui rendre grâce.
Je regarde Orianne. Elle n’a jamais été aussi heureuse.
— Comment vas-tu l’appeler ?
— J’hésite encore, j’ai trop d’idées. Regarde ce qu’on va voir ce soir.
Elle me tend le boîtier. MYTHOLOGIES. On y voit des danseurs vêtus de voiles blancs. Je l’ouvre et découvre un petit livret. Je le feuillette rapidement : les photos sont belles. Je le referme, puis regarde au dos du boîtier. Il est indiqué : « Un ballet en 23 tableaux. Durée approximative : 90 minutes. »
Je ferais mieux d’aller aux toilettes maintenant. On ne sait jamais.
Je rends le boîtier à Orianne.
— Je vais aux toilettes.
— Je t’accompagne, me répond-elle.

_______

Il s’approche de moi et m’aide à me relever.
Je reste un moment sur place. Je respire profondément. Je retrouve mes esprits. Ça va mieux maintenant.
Je regarde autour de moi. Il y a des tableaux partout. J’y connais rien, mais celui derrière moi, je le connais : c’est la Joconde. Dans un cadre doré, en plus. On dirait la vraie.
Mais non, c’est pas possible, la vraie est au musée.
Enfin… à moins que celle du musée soit la copie…
Putain, je commence à délirer toute seule. J’ai pas encore eu ma dose, on dirait.
Il coupe la musique et revient vers moi.
— Suis-moi et tiens-toi tranquille. Il ne te sera fait aucun mal ce soir.
On passe devant la table.
Il y a des bougies… 15 ?
Elles ont 15 ans, les gamines ? Et…
— Je peux manger ?
Il y a encore de la nourriture sur la table, des restes du repas. La peau du poisson me fait de l’œil. J’en salive déjà. Au point où j’en suis, je mangerais n’importe quoi.
— Il est interdit de manger dans la salle de projection. Tu mangeras plus tard.
Je le suis. Nous nous dirigeons vers cette fameuse salle de projection. À notre arrivée, nous sommes seuls.
Il y a une télé géante et des enceintes colonnes partout. Elles font pratiquement ma taille. Rien à voir avec celles de chez moi.
Un match de foot ici, ça doit être royal. Mes frères adoreraient !
Calme-toi…
J’entends discuter dans le couloir.
Les filles se rapprochent.
Elles passent la porte.
Puis s’arrêtent.
On se regarde.
Les deux mêmes.
Des jumelles.
Indescriptibles…
On ne joue pas dans la même cour.
Des cheveux blonds, très clairs et super longs. Ça doit être l’enfer à coiffer…
En petites tenues… Bon, là, j’avoue, c’est stylé. Elles ont du goût.
Il y en a une qui me regarde avec des yeux tout brillants. Comme si j’étais une proie. Ou son jouet. Quelque chose du genre.
Et l’autre regarde le type avec les mêmes yeux…

Il me regarde, puis commence à parler.
— À compter de ce jour, tu appartiens à Orianne. Ta nouvelle maîtresse.
Il débloque complètement, lui. Je tourne la tête pour voir qui est Orianne. La fille avec une frange, sûrement, vu comment elle me regarde. Elle fait flipper…
— À ce titre, tu ne fais pas partie du système de cette maison. Orianne est donc affranchie de toute bonne conduite te concernant. Alice et moi-même n’interviendrons pas dans ses choix.
J’essaye de comprendre le sens de cette phrase. Elle a l’air importante… Je regarde de nouveau les filles… Quelque chose m’échappe…
— Cependant, cela ne t’affranchit pas du Protocole 48. Maintenant que les présentations sont faites, assieds-toi par terre, devant le canapé, le dos contre lui.
Bon. J’ai pas tout compris, mais l’autre fou m’a donnée à cette folle. Encore une famille de consanguins… bercés trop près du mur.
Pour ce soir, je vais me faire discrète et pas ouvrir ma gueule. Je dois analyser la situation.
C’est la seule chose intelligente à faire.
Je me dirige vers le canapé et commence à m’asseoir quand cette folle s’approche de moi en me tendant un coussin.
— Tiens, c’est pour toi, me dit-elle avec un grand sourire.
Sa beauté me glace le sang. C’est vraiment flippant. Irréel. Je savais pas que ce genre de personne existait… en tout cas, pas en vrai.
— Merci.
Il faut toujours être poli, même dans les pires situations, disait mon père.
Je mets le coussin par terre et m’assois dessus, devant le canapé.
Elle s’installe juste derrière moi, sur le canapé. Elle me regarde… et là, elle me sort :
— J’ai hâte de te dresser.
— Attends que ton maître soit parti, tu vas voir qui va dresser qui !
C’est sorti tout seul. Je vais avoir des problèmes si j’ouvre trop ma gueule…
Elle me sourit, mais ne fait rien. Ça doit être lié à leur protocole machin-chose.
Il s’assoit et l’autre fille, Alice, je crois, bidouille je sais pas quoi dans l’armoire. La télé s’allume. Elle est comme l’autre consanguine : elle regarde son maître de la même façon.
Ça me fait penser au film Sheitan avec Vincent Cassel. Je suis sûre qu’on doit être dans le même village que les tarés du film.

Le flim va commencer. Flim ? Film. Des restes de La Classe américaine. On le regardait souvent avec mes frères.
Alice s’installe sur le canapé.
Je regarde derrière moi… La belle brochette. Un mec en costume et deux déesses à ses côtés. La fille qui me sert de maîtresse, pour le moment, est appuyée contre son maître, les jambes repliées sur le canapé. Comme je suis assise juste devant elle, je l’ai pratiquement dans le dos.
Alice, elle, est allongée, la tête posée sur les genoux de son maître. Et lui, au milieu, joue avec les télécommandes…
Si on m’avait dit ça un jour, j’y aurais jamais cru.
Les lumières s’éteignent. Ça commence…
J’adore les films et les séries. J’espère que je l’ai pas déjà vu.

Il y a du violon… Ça sent pas bon.
MYTHOLOGIES.
Jamais vu.
Ballet de l’Opéra National de Bordeaux…
Seigneur…
C’est la même ambiance qu’ici : les mecs en caleçon et les filles en nuisette…
Les mecs sont bien foutus, quand même.
Un œil géant regarde deux danseurs.
Il y a même du catch assez bizarre…
Une scène familière : deux consanguines…
Encore deux beaux mecs. Venez me sauver !
Une armée de consanguines… Je devrais pas dire ça. Elles dansent super bien, les filles. J’ai l’impression qu’elles sont en face de moi tellement l’image est nette.
En fait, c’est des harpies.
Ils transpirent autant que moi, alors que moi je suis assise à les regarder. Quelle connerie…
Le mec est mort…
Il y a quatre filles tout droit sorties de The Ring.
Un Japonais qui garde son sang-froid devant une paire de seins. Une grande première. C’est l’inverse des mangas !
Ça finit en orgie, on se croirait dans Le Parfum.
Une fille essaye d’échapper à son agresseur… Quelle ironie… Elle finit par se faire violer.
Une fille se lave le corps avec du sang…

Je me retourne. Elle est allongée juste derrière moi, la tête posée sur les genoux de leur maître. Elle dort.
Je regarde Alice. Elle aussi s’est endormie, allongée de l’autre côté.
Il leur caresse doucement les cheveux.
C’est trop glauque. On dirait qu’il caresse deux chatons.
Les consanguines au pays des merveilles et Constance au pays des cauchemars.

Il y a des filles qui tournent en rond dans une cage…
Et cette lumière rouge…
Mon ange gardien est mort aussi.
J’espère ne pas finir comme eux…

Les lumières s’allument en rouge. Évidemment.
Je m’écarte du canapé en avançant légèrement, puis me retourne pour savoir quoi faire.
Je vois leur maître se lever délicatement pour ne pas réveiller les filles allongées près de lui. Sous la lumière rouge, on dirait des extraterrestres. Elles sont pas humaines, c’est impossible.
Il se baisse près d’Alice, puis la prend dans ses bras… Mais pourquoi ? Il part avec…
J’en profite pour me rapprocher de l’autre. J’ai oublié son nom. Un nom de planète ou d’étoile, un truc du genre, mais en version fille.
Sous cette lumière, son visage, ses cheveux, tout est rouge…
Elle a les traits fins. On doit faire à peu près la même taille, elle a 15 ans. Elle va sûrement me dépasser.
Qu’est-ce que des filles comme ça font ici ?
Leur maître revient chercher la dernière.
Où les amène-t-il ?
Je fais le tour de la pièce en attendant qu’il vienne me chercher.
Les murs sont peints en noir. J’avais pas fait attention en entrant. Il y a six enceintes colonnes. Je me dirige vers la télé : une barre de son en dessous et un gros caisson de basses. Ça fait quoi, un système 6.1.1 ? 7.1 ? Je sais plus… Mon frère nous casse les oreilles avec ça à la maison. Il en a mis partout, mais que des bas de gamme, avec des câbles qui pendent de tous les côtés. Ici, on voit aucun câble.
Je pourrais récupérer tout ça en dédommagement du kidnapping…
Tu rêves encore.
Il revient. Cette fois, c’est mon tour.
Il détache mes menottes et retire mon masque d’hôpital. J’étire mes bras. Ça fait du bien. Je remue mes mains pour les dégourdir.
Ces filles… d’où elles sortent ?
— Qui sont ces filles ? Et… je peux avoir quelque chose à manger ? N’importe quoi, je prends.
Je suis pas difficile.
— Orianne t’en apportera, ne t’inquiète pas.
Ah oui… Orianne. Orion, Orianne… Un nom d’étoile, quoi…
— Mais elle dort, là… Je vais la réveiller ?
Pleine d’espoir.
— Suis-moi et ne fais pas de bruit.
Bon… bah, c’est mort pour ce soir, on dirait. Je vais dormir le ventre vide.
Il sort une lampe torche rouge et l’allume. Je le suis dans les couloirs. Ça a l’air d’être grand ici, on peut vite s’y perdre. Tout est calme.
Nous descendons et arrivons devant une porte en verre.
Il la déverrouille, puis me dit :
— Ici, c’est la section d’Orianne. Elle en a la charge et t’expliquera tout demain. Je vais te conduire auprès des autres filles, mais ne fais pas de bruit : vous n’êtes pas seules et c’est une zone de repos.
Nous entrons et il dirige sa lampe vers le sol. Je vois quelques lueurs rouges. On se dirige vers la droite et il déverrouille une nouvelle porte en verre.
Des lits superposés… et les deux autres filles d’aujourd’hui. Il s’est passé tellement de choses que j’ai l’impression que ça fait plusieurs jours que je les ai pas vues.
— Choisis un lit et installe-toi. Les sanitaires sont au fond. Ils restent éclairés toute la nuit. Je te souhaite une bonne nuit. Repose-toi bien.
Il referme la porte, puis je le vois disparaître dans le noir.
J’ai retrouvé mes compagnons de voyage. C’est tellement cruel de dire ça… Elles dorment toutes les deux, en tee-shirt et culotte. Même celle qui pleurait sans arrêt. Pas de drap. Avec cette chaleur, ça doit pas les déranger.
Bon, je fais le tour du propriétaire de ma nouvelle maison. Avec la seule lueur des sanitaires, je retrouve deux lits superposés, un oreiller par lit, une table, quatre chaises, un évier, une douche et un WC !
Une semaine à pisser et à chier dans les bois, de nuit, à dormir (enfin, « dormir », c’est un bien grand mot) collées-serrées dans des véhicules, dans le froid…
Je me dirige vers un lit superposé. Les filles ont pris les deux lits du bas. Je regarde de plus près, car moi, j’ai pas de vêtements, alors le drap-housse fera très bien l’affaire pour me couvrir. Je commence à démonter le lit et m’aperçois… qu’il y a un drap en plus du drap-housse !
Ma nouvelle chambre fait directement concurrence au Hilton, là !
Je me dirige vers les toilettes. Je souris. Comment une chose aussi banale peut me remonter le moral ?
Allez, Constance, arrête de t’extasier devant des chiottes. Un petit pipi et au dodo.

Cinquième mouvement

Nous sommes réveillées par la Chaconne en sol mineur de Vitali, interprétée par Zino Francescatti. Ce morceau nous sert de réveil et n’est diffusé que dans notre chambre. Les lumières s’allument progressivement. Il est 6 heures. Je m’étire et tends les bras de chaque côté du lit. Le Maître est déjà parti. À côté de moi, Orianne se réveille doucement. On doit être levées avant la fin du morceau.
Orianne sort du lit. Elle retire sa nuisette et sa culotte, puis les met dans le bac à linge sale. Elle va au dressing prendre sa tenue de sport, puis part en direction des toilettes.
C’est bientôt la fin du morceau, je m’active ! Je me lève, remets soigneusement le drap et les oreillers en ordre, retire mes vêtements, les mets au sale et prends ma tenue de sport. Je vais aux toilettes, puis rejoins Orianne à la salle de sport.
— On fait quoi ce matin ? demandé-je à Orianne.
— Tu veux faire de la course ? Ou du vélo elliptique comme hier ?
— La course. On fait la revanche de l’autre jour.
— Ça me va !
Orianne est forte en sport. Je perds souvent contre elle. On se lance des défis. C’est amusant.
Comme c’est la perdante qui choisit le défi du jour, c’est généralement moi qui choisis.
— Pour aujourd’hui, celle qui brûle le plus de calories.
Nous commençons nos échauffements. Ça dure cinq minutes. D’après le Maître, c’est très important pour éviter de se blesser.
Nous nous installons sur les tapis. Trente minutes de course. Je règle ma machine : la pente à 3 %, la vitesse à 12 km/h, puis je renseigne ma taille, 167 cm, et mon poids, 52 kg. Je lance le tapis et commence à courir.
Nous tenons une bonne cadence tout du long. C’est notre routine. Moi, je cours trente minutes supplémentaires dans l’après-midi, car mes activités sont moins physiques que celles d’Orianne.

0:28:34

C’est bientôt terminé, je suis en nage. J’ai déjà vidé ma gourde.

0:30:01

Fini ! Trois minutes de récupération et à la douche.

— Alors, tu as fait combien ? demandé-je à Orianne.
— Attends que je regarde… 384.
— 336. Tu as gagné, encore… Je t’aurai un jour.
Je suis patiente.
On nettoie les machines, puis on retire nos vêtements et on les met dans le bac à linge sale réservé au synthétique avant d’aller nous laver.
Une fois propres, nous nous essuyons, puis séchons nos cheveux au sèche-cheveux. Une merveilleuse invention, vu leur longueur.
Orianne sort sa tenue de travail : un boxer et une brassière noirs. De mon côté, j’enfile une culotte et un tee-shirt blancs. Ce n’est pas ma tenue habituelle, mais il y a du travail dans la section d’Orianne aujourd’hui. Orianne s’attache les cheveux et nous allons dans la cuisine traditionnelle.

7 h 02

Il nous reste environ vingt minutes pour prendre le petit-déjeuner.
J’ouvre le réfrigérateur pour voir quels fruits le Maître nous a apportés. Il y a des pommes, des poires, des clémentines et des kiwis. Je prends une pomme et un kiwi pour Orianne. Moi, je prends plutôt une poire et une clémentine. Je récupère aussi deux petits pots de fromage blanc et quatre œufs.
Je donne les œufs à Orianne pour qu’elle prépare nos omelettes. Pendant ce temps, je prépare nos bols de flocons d’avoine avec le fromage blanc et les fruits, puis nos tartines de pain de mie complet avec du beurre et du miel. Je prépare aussi nos compléments alimentaires :
300 mg de magnésium marin,
1 comprimé de Bion 3 Adultes,
1 gélule d’oméga-3 EPAX Nutripure,
1 dose de vitamines D3 et K2 en gouttes (75 µg de D3 et 37,5 µg de K2).
En attendant qu’elle termine les omelettes, je réfléchis à la musique que je vais mettre pour commencer la journée. Nous devons attendre 7 h 30 avant d’en diffuser dans la maison. Le système musical couvre toutes les pièces et fait également office de réveil pour les femelles.
— C’est prêt, Alice.
— Bon appétit ! On fait le même programme que d’habitude ?
— Le Maître a ramené deux nouvelles femelles. Il faut faire les tests sur elles. Et sur mon esclave aussi, dit-elle avec un énorme sourire en prononçant « mon esclave ».
— D’accord. Je ferai les prises de sang avant leur petit-déjeuner. Mozart pour le réveil ?
— La Flûte enchantée ?
— Excellent choix !
Je fais la vaisselle pendant qu’Orianne débarrasse la table.
Une fois la cuisine rangée, nous passons par la salle de bains pour nous brosser les dents.

7 h 27

Je vais à la bibliothèque musicale. Il y a beaucoup de CD rangés ici. Je prends l’album Grands airs d’opéra, volume 5 (1992), du label Deutsche Grammophon, ainsi que le coffret 100 PIANO MASTERWORKS, du même label, puis je me dirige vers la console centrale qui gère le système audio de la maison.
J’insère le CD de Grands airs d’opéra, puis quatre CD du coffret de piano. Je programme la lecture pour qu’elle commence à la piste 14 : Der Hölle Rache, extrait de La Flûte enchantée de Mozart, puis je règle le volume à 45 %.

7 h 30

Je lance la lecture.
Notre journée de travail commence.
Nous nous dirigeons vers la cuisine centrale, une grande cuisine professionnelle entièrement aménagée en inox, située au même niveau que la section d’Orianne pour faciliter les repas et la logistique. Nous disposons également, à l’étage, d’une cuisine traditionnelle dans la pièce de vie, que nous utilisons pour nos petits-déjeuners et divers événements.
Trente minutes, c’est le temps que nous avons pour préparer le petit-déjeuner de toutes les femelles présentes dans la maison.
Il y a six femelles dans la section d’Orianne, dont deux en Protocole 48, plus l’esclave d’Orianne et deux femelles en cours de dressage dans la section du Maître. Neuf en tout… sauf si…
— Orianne, ton esclave ? Tu lui donnes à manger ?
— Très bonne question… Je réfléchis. Fais-lui aussi un plateau. Je lui donnerai moi-même à manger !
Nous préparons neuf petits-déjeuners. Les femelles mangent la même chose que nous et reçoivent les mêmes compléments alimentaires. Nous devons veiller à leur santé.
La préparation des plateaux est rapide. Chaque matin, c’est pareil. Une fois prêts, nous les mettons dans la chambre froide, sauf les omelettes qui restent au chaud, en attendant 8 heures, l’heure à laquelle Orianne commence la distribution des repas.
Avant de partir, je retourne à la console centrale pour remplacer l’album d’opéra par le dernier CD du coffret de piano et baisser le volume pour laisser la musique en fond sonore.
Je reviens auprès d’Orianne.
— Je vais faire les prises de sang.
— D’accord. Ne torture pas mon esclave, s’il te plaît.
Je regarde l’heure : 7 h 47.
En temps normal, il nous est interdit d’entrer dans la section d’Orianne avant 8 heures pour ne pas perturber le réveil des femelles. Mais pour le Protocole 48, les prises de sang doivent être effectuées avant le petit-déjeuner. C’est donc une dérogation à la règle.
Je me dirige vers sa section et ouvre la porte.

Sixième mouvement

Disponible le 25/10/2026.

Avertissement de contenu

Les Dissonances d’Alice est un thriller psychologique qui aborde des thèmes sensibles, notamment la séquestration, l’emprise et les violences physiques et psychologiques.

Certains passages peuvent heurter la sensibilité des lecteurs. Lisez à votre rythme et interrompez votre lecture si vous en ressentez le besoin.

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